L "D'engrais ou de force", supplément à "Du nitrate dans le cassoulet" est l'histoire tragique d'un produit chimique qui, depuis cent vingt ans, explose dans la plus grande indifférence
Extraits du dossier "D'engrais ou de force"

" Ce jour-là, vous étiez sur le chemin de La Renardière, une superbe ferme fortifiée comme il en existe encore en Touraine. Vous aviez souvent longé les murs épais et admiré les tourelles de pierre, percées de meurtrières d’un autre âge, sans jamais oser pénétrer dans la grande cour. La lourde porte à deux battants était ouverte. Vous vous êtes approché et avez franchi le seuil, prêt à décamper au moindre aboiement. Devant vous s’étendait un espace désert, silencieux, brûlé par le soleil. Pas le moindre caquètement, pas le moindre beuglement. L’intérieur d’une remise s’offrait à votre regard. Il n’y avait rien, là non plus, sinon de la paille, des cagettes en plastique, des instruments agricoles et, au milieu, en vrac sur une bâche posée à même le sol, un énorme tas de granulés blanchâtres qui vous a intrigué.

Vous êtes ressorti et, après avoir jeté un nouveau coup d’œil désabusé sur cette ferme sans vie, vous avez passé votre chemin.

Quelques jours plus tard, vous avez rendu visite à votre voisin, le vieux jardinier du bout de la rue. Il vous a fait faire le tour du potager et a voulu vous montrer la clé de son succès. Il a ouvert la porte de son cabanon. Là, bien en vue sur une étagère, à côté des insecticides et des granulés anti-limaces, au-dessus d’un fouillis de binettes, bêches et plantoirs, il vous a montré un sac qu’il a ouvert avec fierté, y a plongé la main et en a retiré une poignée de petites perles dans lesquelles vous avez reconnu les granulés inconnus stockés dans la ferme de La Renardière. « C’est du nitrate, vous a-t-il dit sur le ton de la confidence, un engrais. Le meilleur ! » Il vous a raconté avec émotion le processus de lente décomposition que subissent les nitrates lorsqu’ils sont enfouis dans le sol, libérant les substances minérales dont les plantes se gavent. Au passage, il s’est gaussé de l’instituteur, « un écolo farfelu », qui mitonne depuis plus d’un mois un purin d’orties, ajoutant avec un clin d’œil : « une infâme mixture qui empeste. » Puis il a loué les bienfaits de l’industrie qui, en produisant d’énormes quantités d’engrais chimiques, permet de faire pousser d’aussi grosses carottes. Vous avez regardé le jardin ensoleillé et avez admiré les dahlias gigantesques, les rangées de poireaux monstrueux, les lignes de batavias grosses comme des choux et, plus loin, les guirlandes de haricots verts dodus suspendues à des rames, alignées comme pour la parade.

Pour satisfaire votre curiosité vous vous êtes haussé sur la pointe des pieds et avez lu les inscriptions sibyllines que portaient les sacs : nitrate d’ammoniaque sur l’un, ammonitrate sur l’autre, appelation que vous avez trouvé beaucoup plus poétique.

En fait, il s’agit de nitrate d’ammonium, comme vous l’a confirmé un chimiste de vos amis qui vous en a même donné la formule, mais peu importe. 

Le temps passant, vous avez oublié le vieux jardinier et son cabanon, le chien de la ferme et la décharge de chevrotine que vous auriez pu recevoir. Il n’est resté que l’image d’une main calleuse au fond de laquelle dansaient des granulés blanchâtres, bien inoffensifs, version moderne de la potion magique grâce à laquelle les carottes…

(...)

Il n’est fait mention d’aucun accident industriel avant celui de Krieweld (Silésie), le 16 juillet 1921. La raison pour laquelle l’explosion a eu lieu mérite qu’on s’y arrête. En effet, le “Kalkamonsalpeter” chargé dans des wagons ayant pris en masse, on décide d’y glisser une cartouche d’explosif minier et de la faire partir. Il s’agit, à l’époque, d’une pratique courante destinée à désagréger l’ammonitrate. Les 30 tonnes enfermées dans deux wagons non seulement se désagrègent mais explosent ! 19 morts.

Le 21 septembre 1921 (80 ans, jour pour jour avant la catastrophe de Toulouse !) c’est le tour de l’usine BASF d’Oppau en Allemagne. Un stock de 5400 tonnes explose causant la mort de nombreuses personnes, de grosses destructions et la formation d’un nuage chargé d’ammoniac et d’oxydes d’azote. Comme à Krieweld, on a désagrégé le nitrate avec, cette fois, une cartouche de dynamite ! Après l’accident, Carl Bosch, qui obtiendra le prix Nobel de Chimie dix ans plus tard, s’écrie : « Une substance que nous fabriquons et expédions depuis des années s’est soudainement transformée en un ennemi impitoyable pour des raisons que nous ignorons encore. » Vous appréciez à sa juste valeur l’adverbe “soudainement” et l’ignorance affichée par ce prix Nobel pour les travaux de son collègue Favier, publiés trente-sept ans plus tôt. Faut-il préciser que Bosch a travaillé pour BASF dès 1899 et que c’est lui qui a présidé à la mise en place de l’usine d’Oppau, près de Ludwigshafen, siège social de BASF ? Bilan : cinq cents individus désagrégés.

(...)

Le matin du 16 avril 1947 vers huit heures, le cargo français Grandcamp est amarré sur le quai O du port de Texas-City. Ses panneaux de chargement sont ouverts pour recevoir une cargaison d’engrais. Il a dans sa cale de l’huile de machine, des cacahuètes, des tiges de forage et des munitions pour armes de petit calibre. Dans quelques minutes, les dockers vont reprendre le travail.

Dans cette ville en plein boom économique, les usines chimiques et les raffineries de pétrole sont légion. Le ciel est enfumé en permanence, des sifflements et des chuintements s’échappent des tours de raffinage. Quand les gens se plaignent des mauvaises odeurs, on leur répond que c’est l’odeur de l’argent ! Les incendies et les explosions sont fréquents. Il suffit qu’un éclair frappe un réservoir de pétrole. Les dix-huit mille habitants ont l’habitude de ces sinistres et y ont pris goût. Dès qu’un feu se déclare, une foule de badauds arrive de la ville et vient se régaler de ces attractions gratuites.

Le 16 avril, quand le cargo prend feu, personne à Texas-City n’a encore vu un aussi beau spectacle. La couleur de la fumée, pêche pour les uns, rouge orangé pour les autres, étonne. À huit heures quarante-cinq, les pompiers arrosent le navire, mais le métal est si chaud que l’eau se vaporise instantanément. On vient de partout, des écoles, des bureaux, des raffineries. Le chef de la sécurité de Republic Oil Co, organise le transport des ouvriers vers le lieu de l’incendie. Sur le port le travail continue. Un peu partout dans les entreprises on s’agglutine derrière les baies vitrées qui donnent sur le port. On bavarde, on partage des “doughnuts” en buvant le café.

À neuf heures douze, le cargo explose. Les curieux, les pompiers, l’équipage sont tués instantanément. Le chaos est indescriptible. Le sol est jonché de morts. Il y a beaucoup de membres cassés, de graves coupures dues au verre, des noyés. D’autres se retrouvent couverts de pétrole lourd, de mélasse et d’amiante provenant de l’explosion des usines et raffineries voisines. Un champignon s’élève à cinq cents mètres dans les airs. « Nous sommes en guerre, dit un homme à son copain. Les Russes ont largué une putain de bombe A sur nous. » C’est le jour du Jugement Dernier ! prédisent certains autres. L’ancre du Grandcamp est catapulté à plusieurs centaines de mètres. Des débris de toutes sortes tombent sur les pipelines et les réservoirs de pétrole et allument de nouveaux incendies. Seize heures plus tard, le cargo High Flyer qui est chargé de 961 tonnes de nitrate  – soit un peu plus que la quantité qui a explosé sur le Grandcamp – se désintègre à son tour.

Les incendies continuent pendant cinq jours. Bilan : 576 morts, 4000 blessés.

(...) l’Américain Timothy Mac Veigh, prend la relève.

Illuminé d’extrême droite, il pense avoir un compte à régler avec le gouvernement fédéral et, en particulier, avec le FBI et le “Bureau of Alcohol, Tobacco and Firearms (AFT) qu’il accuse d’être responsables des quatre-vingt morts de Waco (Texas), épisode pendant lequel le FBI a attaqué la secte de la “Branch Davidian” dans son repaire, un fait divers qui a défrayé la chronique.

Avec son copain Terry Nichols et quelques autres, il se procure en 1994 une grande quantité d’engrais à base d’ammonitrate qu’il stocke à Herington (Kansas) et vole le reste du matériel. Le 17 avril 1995, il loue un camion et le bourre de plus de deux tonnes de nitrate. Le matin du 19, il gare le véhicule au pied du Murrah Federal Building qui se trouve au cœur de Oklahoma City. Dans ce bâtiment se trouvent de nombreuses agences fédérales y compris l’AFT. Mac Veigh allume la mèche, ferme la portière du camion et part faire du jogging. À ce moment, la plupart des employés sont au travail et les enfants de la crèche sont arrivés. À 9 heures et deux minutes, le bâtiment est soufflé par une énorme explosion. Les neuf étages de la face nord sont pulvérisés.

On relévera 168 morts dont 19 enfants.

Quatre-vingt-dix minutes plus tard, Mc Veigh est arrêté sur la route pour défaut de plaque d’immatriculation et est inculpé de détention illégale d’armes. Ses liens avec l’explosion sont découverts aussitôt. Condamné à mort en août 1997, il est exécuté par injection le 11 juin 2001. (...)

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