(...) Pas facile de trouver sa route. A l'entrée de la Grande Roche, une flèche indiquait la direction du centre commercial et de la rue des Ajoncs. Au-dessous, deux panneaux tordus, illisibles. Personne aux alentours. J'errai pendant quelques minutes, à la recherche d'un indice ou d'un promeneur. La municipalité avait oublié d'installer quelques lampadaires. Quant aux rares qui existaient, un sur deux ne fonctionnait pas. Je fus agréablement surpris de déchiffrer « Allée des Charmes », sur un panneau taggué. J'imaginai que les peupliers étaient dans les environs. Comme je passais à petite vitesse devant une grande bâtisse, deux jeunes mecs s'éjectèrent d'une voiture, arrêtée sur le bas-côté et s'installèrent sur la chaussée pour me barrer le passage, jambes écartées, souples dans les baskets, arrogants. Je ralentis. La caisse d'où ils avaient jailli, une vieille Renault 21 noire, reposait sur quatre parpaings et n'avait plus de portières. Les deux types portaient des blousons de cuir épais, style aviateur, sur lesquels étaient cousus des badges multicolores. Le grand sec, un mètre quatre vingt dix minimum, faisant preuve d'une grande originalité, s'était affublé d'une casquette, retournée sur la nuque. L'autre, plus tassé, s'était enfoncé un bonnet de laine rouge jusqu'aux yeux. Le grand tendit le bras, me pointa et s'écria : - Où tu vas, toi ? Il parlait avec un fort accent, mi-parisien, mi-je-ne-sais-quoi. Je baissai la vitre et risquai une question. - La rue des Peupliers, vous connaissez ? Ils éclatèrent de rire. - Ah ! Le keum, dit l'autre. Hé Mex ! Tronche t'as vu sa ? J'appréciai la syntaxe. Mex s'approcha et prit un air méprisant. - T'es dedans, connard ! Si tu veux passer, faut québan. Ici péage. On taxe toutes les caisses qui passent et tout le monde banque. Cash ! Je n'avais pas de temps à perdre avec ces deux guignols. - OK mec, dis-je, combien ? Je montrai ostensiblement mon porte-billets. - Ah ! Dis donc, elle est obéissante, persifla le grand. T'as vu, Mos, comment elle s'couche. - T'as raison, Mex. Quel ped ! surenchérit Mos. Mex s'approcha et se pencha. Juste au moment où il montrait sa gueule, j'ouvris violemment la portière. Il la reçut à la hauteur du nez. Un flot de sang jaillit. Il chancela, porta les mains à son visage et poussa un hurlement. Il était penché, la tête en avant. Je lui redonnai un coup de portière et sortis dans la foulée pour achever le boulot en lui sonnant la tête sur le goudron. Le tout ne prit que quelques secondes. Sur le crâne de Mex, rasé de près, deux filets de sang coulaient. Sa casquette blanche, marquée du sigle " NY ", roulait encore quand je me relevai. Je me tournai vers Mos. Il n"avait pas bougé, mais un couteau brillait dans sa main. Comme il faisait mine d"avancer vers moi, je sortis le flingue de Maurice et le braquai sur sa poitrine. - Maintenant, Mos, tu vas faire comme j'te dis. Lance ta lame ! Doucement... à mes pieds. Le visage du gosse était crispé. Sa moue montrait qu'il n'était pas effrayé, étonné plutôt. Il ne bougeait pas. Je n'avais pas envie de plomber ce gamin, mais son air buté m'agaçait. - T'aimes la baston, Mos. Tu vas en avoir! Allez ! Lance. Il jeta le couteau, qui glissa sur le sol en tourbillonnant jusqu'à moi. Je donnai un coup de pied et le surin alla rejoindre, dans l'obscurité, les vieilles canettes, les papiers gras et le verre cassé. ***
Une haie de thuyas, plantée derrière la grille masquait la vue sur le jardin. J’appuyai sur le bouton d’une sonnette, scellée dans la meulière. Aucun bruit ne se fit entendre, puis un aboiement retentit. Rien ne se passa et, enfin, la porte d’entrée s’ouvrit et une femme à l’âge indécis, apparut. Elle portait un tablier de cuisine à carreaux, qui n’arrivait pas à masquer un tour de taille hors normes. Elle s'avançait et, se laissant tomber pesamment sur chacune des quatre marches, finit par atteindre la grille. Chaque pas était rythmé par un halètement douloureux. Arrivée près de la clôture, elle posa la main gauche sur le bouton de la porte et balança la clé qu’elle tenait dans la main droite. Vous voulez quoi ? dit-elle avec un fort accent du sud-ouest. J’ai téléphoné à monsieur Raguet hier. Il m’a dit de venir aujourd’hui pour le rencontrer. C’est pour Etienne ? Oui. Elle introduisit la clé dans la serrure et comme je baissai les yeux pour observer son geste je vis la plaque « Chien méchant » vissée, juste au-dessus d'une boîte à lettres. Je la suivis sur un petit chemin dallé à l’ancienne. Elle frotta ses charentaises sur un paillasson et me fit signe d’entrer. J'essuyai mes pieds à mon tour, ce qui sembla la soulager. Un grondement, suivi de furieux aboiements m'accueillirent. Le molosse, enfermé dans ce que j'imaginais être un placard à balais, se mit à gratter et à ébranler la porte. Agacée, la femme cria : Ta gueule, Capitaine ! Dans le salon, malgré le bruit assourdissant de la télé, Raguet somnolait devant une série américaine diffusée par TF1. La pièce exiguë contenait avec peine un maigre mobilier : un canapé, une table basse, la télé et une commode sur laquelle on avait disposé côte à côte deux cadres. L’un représentait une femme, jeune et mince, tout sourire, l’autre un homme en treillis, chapeau de brousse sur la tête, pistolet-mitrailleur au côté. Un vase contenant des fleurs séchées, argent et or, se reflétait dans le vernis du meuble. Ça sentait la serpillière et la vieille clope. C’est pour toi, Etienne, dit la femme en le secouant. Raguet sortit de sa torpeur, bailla, se leva avec difficulté et me tendit une main moite. Vous êtes monsieur Alexandre ? C’est ainsi que je m'étais présenté la veille, au téléphone. Très méfiant de prime abord, il m’avait fait répéter plusieurs fois mon nom et la raison pour laquelle je voulais le voir. Je n'avais réussi à capter son attention qu'après avoir cité le nom de Bardin. La conversation avait été chaotique et il avait longuement hésité avant d'accepter de me recevoir. Nous nous serrâmes la main et il m’invita à m’asseoir. Il prit la télécommande, la braqua sur un Sony monumental et se contenta de baisser le son, sans effacer l’image. Il continua de fixer l'écran sur lequel une voiture achevait de faire trois tonneaux spectaculaires avant d'exploser. Alors il se tourna vers moi. Je pris la parole. Je vais être direct, monsieur Raguet. Le hasard a voulu que je sois mis au courant des agissements de Bardin père, celui qui, pendant la guerre, a dirigé l’usine Câbles et transformateurs … de la Seine… Ah oui ! Edouard Bardin… J'étais attentif à ses réactions. Cette simple entrée en matière venait de le sortir du coaltar. Il semblait revenir à la vie et se redressait dans son fauteuil. Mon père a travaillé là-dedans. Il était gardien, dit-il sur le ton de la confidence. Jusqu’à quand ? Jusqu’à sa retraite en 67. Mais qu’est-ce que vous lui voulez, au père Bardin ? Edouard Bardin est mort. Il ne m’intéresse plus. En revanche, je m’intéresse à son fils, Edmond, le PDG de la CI2E., celui qui se fait appeler Hughes Bardin-Delaunay. Ah oui ! Bardin-Delaunay, répéta-t-il en ricanant. Vous vous intéressez à cette ordure ? En prononçant ces mots son visage se contracta et un sourire mauvais, qui laissait voir de vilaines dents, lui déforma la bouche. Une certaine tension s’était déjà installée dans la pièce surchauffée. Je sortis mon paquet de cigarettes. Raguet jeta un regard sur les Lucky et agita vigoureusement la main droite, tout en désignant sa gorge de la main gauche. Non, non ! J’ai arrêté de fumer depuis deux mois, lança-t-il. Je supporte plus l’odeur… Enfin… Ça me fait envie. Il avait dit ça sur un ton pitoyable. Je rangeai mon paquet en maudissant les repentis de la clope. Il reprit : Le fils Bardin ? Je l’ai bien connu. Il m’a embauché dans son usine en 58. C’est lui qui est venu me chercher, m'sieur. J’avais vingt-trois ans. Je venais de faire vingt-sept mois en Algérie, deux mois de classe près d’Alger, six mois de commando de chasse dans le bled et le reste en poste dans les gorges de la Chiffa. Ouverture de routes, embuscades, ratissages… J'ai craint pendant quelques secondes de devoir écouter le récit de ses campagnes, mais il arrêta l'énumération, pointa du doigt la photo posée sur la commode et ne fit aucun commentaire sur le jeune homme qui brandissait son PM d'un air conquérant. … C'est lui qui m'a convoqué dans son bureau et il m'a dit qu’il avait besoin de mecs comme moi… pour faire de l’ordre dans l’usine. C'est comme ça qu'il m'a présenté les choses. Il m'a dit qu'il me faisait confiance parce que mon père avait travaillé pour le sien et travaillait encore pour lui. Il m'a promis un bon salaire. Je savais rien faire, m'sieur… J’ai accepté. Il se tourna vers la porte et cria : Yvette, apporte-nous un coup de rouge, du bon, et des p’tits gâteaux… des Lu. On entendit un vague brouhaha puis le chien aboya. Il haussa les épaules. C’est vrai qu’à l’époque c’était un sacré bordel dans son usine. Pas seulement dans la sienne. Les ouvriers étaient toujours en grève. Partout. À la CI2E j’sais pas si ça s’appelait déjà comme ça c’était pire qu’ailleurs. Y’avait une bande de mecs… Sa femme ouvrit la porte. Elle portait un plateau sur lequel elle avait disposé une bouteille de vin, deux verres et un paquet de petits beurres. Ouais, y’avait des types, de la CGT surtout, qui montaient les ouvriers contre le patron. Ils empêchaient les autres de travailler. Ça c’est vrai !… Il hésita puis marmonna : … mais de là à faire ce qu’on a fait ! Il s’interrompit pour verser deux verres de vin. Il m’en tendit un, trinqua et but avec avidité. J’en pris une gorgée. Le vin était âcre, épais, trafiqué. La bouteille était lâchement étiquetée « Bordeaux supérieur. » Et Bardin vous a demandé d’intervenir ? Attendez, attendez, j’vais tout vous raconter. D’abord il m’a présenté à son homme de confiance, le chef du groupe de surveillance, comme il disait. Un nommé Bourret. Je crois que, pendant la guerre, il avait été dans la milice. Vous savez ce que c'est, la milice ? Je fis un signe de tête affirmatif. Ah ! Je dis ça parce que vous êtes jeune. C’est mon père qui me l’a appris quand je suis entré au service de Bardin. Il m’a conseillé de faire attention à ce type. Avec Bourret, y’avait Radek, un polac d’origine, une brute, et Petitjon, le plus jeune, un costaud pas malin qui ne savait que cogner. Tous les quatre, on était du même âge ou à peu près, entre dix-huit et vingt-cinq ans. Je les aimais pas. C'était une bande de brutes. Je devrais dire de sauvages. Ils m'ont étonné plus d'une fois. Pourtant, là d’où je venais c'était pas beau tous les jours… Les mechtas qu’on brûlait, la torture, les copains avec les couilles dans la bouche… Bonjour l'ambiance ! Il se servit un autre verre, regarda le mien, qui était intact ou presque et continua : Quelques mois après mon embauche, les syndicats ont démarré la grève. Ils se battaient pour une augmentation des salaires, pour l'allongement de la pause des mecs à la chaîne. Du classique, quoi ! Trois jours après, ce salaud de Bardin-Delaunay n’avait rien lâché. Il n’avait même pas voulu recevoir les délégués. Alors les ouvriers ont décidé d’occuper l’usine. Je sais pas si Bardin avait été mis au parfum ou s'il a eu l'intuition, mais il est resté à l’usine pour dormir, la veille de l’occupation. Il a fait installer deux lits de camp, dans une pièce près de son bureau et m’a ordonné d'aller le rejoindre. Tout en racontant, Raguet buvait à grandes lampées et accompagnait son récit de gestes larges. De temps à autre, il prenait un gâteau, le trempait longuement dans le vin avant de déguster une pâtée rosâtre. Il m'a confié un revolver et une boîte de cartouches. J'en voulais pas, mais il a insisté… Il m'a dit : « On ne sait jamais… Ils sont armés, eux !… » Y'avait deux meneurs. Je me souviendrai toujours de leurs noms : Gérard Jandreau et…Marge. Celui-là, j'ai oublié son prénom. Le matin à six heures, ils étaient une vingtaine avec Jandreau, retranchés derrière les grilles fermées… Il prit le paquet de Petits Beurre pour simuler la clôture de l’usine. Là, dit-il et ceux qui arrivaient se massaient devant… Il mit les deux verres de part et d’autre du paquet de gâteaux. Certains soutenaient les grévistes, d’autres voulaient entrer pour embaucher. Il commençait à y avoir de la bagarre. Les mecs s'injuriaient. J’étais avec Bardin, dans son bureau. Il a téléphoné à Bourret et lui a ordonné d’intervenir. Puis il m'a dit d’aller chercher Jandreau, le délégué… Soi-disant qu'il voulait causer avec lui. Jandreau est entré chez Bardin, qui m'a foutu dehors. Je suis resté là, devant la porte à fumer. Environ un quart d'heure plus tard, Bourret et une vingtaine de types, armés de matraques et de nerfs de bœuf, ont enfoncé les grilles et ont commencé à cogner. La merde totale. À ce moment-là Bardin m’a appelé et m'a fait entrer dans le bureau. Jandreau était allongé sur le sol, la tête en sang… Il emplit à nouveau son verre et me fit signe d’en faire autant. … Il m'a dit : « Raguet, aide-moi, on va le mettre dans la cour. » On l'a traîné par les bras. Il ne bougeait pas. Dehors y'avait plusieurs types allongés sur le sol. On entendait les cris de Bourret et de son équipe qui couraient après un ouvrier. Bardin a voulu qu'on abandonne Jandreau au milieu des autres, puis on est retourné à son bureau. Là, il a appelé la police et les pompiers. Des ambulances sont arrivées et ont emmené les blessés. Jandreau est resté une semaine dans le coma… Il est mort sans en sortir. Qu’est-ce qu'elle a fait la police ? Une enquête, mais ça n'a rien donné ! Soi-disant que personne n’était responsable. C'était la faute à ceux qu'avaient décidé l'occupation de l'usine. Un accident quoi ! Donc, vous insinuez que Bardin a tué Jandreau. J’affirme même ! Je suis resté devant la porte de son bureau. Il n’y avait pas d’autre issue. Même pas de fenêtre parce que, dans les bureaux, ils avaient installé l'air conditionné… Les fenêtres s'ouvraient pas… Et après ? La grève a continué, distributions de tracts partout, manifs devant l’usine… |
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